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Tourisme  en temps de COVID

Par Marie-Pierre Smets, responsable de Volontariat et Tourisme communautaire à MATM

Derrière les images carte-postale des voyages touristiques, bien des dysfonctionnements se cachent et il nous appartient à chacun de nous questionner sur les formes de tourisme promues à grande échelle... jusqu'à l'arrivée de la pandémie du COVID-19.  

Surconsommation et gaspillage de nourriture, pollution, construction excessive d'hôtels bétonnant côtes et plages, destruction de la biodiversité et des écosystèmes locaux, dégradations visuelles et sonores, surpopulation saisonnière, peu ou pas d'intégration dans le paysage et la vie locale, "touristification" (selon un terme de B. Duterme) des lieux, des commerces, des prix..la liste est longue quand on considère les effets collatéraux d'un tourisme débridé. 

Depuis quelques décennies le tourisme de masse est certainement devenu un des acteurs économiques les plus destructeurs au monde, une véritable menace écologique et culturelle. On peut clairement se poser la question si ce tourisme participe d’une amélioration ou d’une dégradation des conditions de vie des populations locales, d'autant plus que les bénéfices engendrés se répartissent de manière très inégale, concentrés dans les mains de grandes chaines hôtelières et tours opérateurs internationaux, permettant certes l'entrée des devises et dynamisant certains commerces locaux et l'emploi (toutefois en général assez précaire) sans réelle répercussion sur ce qui pourrait être un réel développement local durable. 

La nouvelle donne

La pandémie impose de nouvelles précautions, des mesures sanitaires et sociales de distanciation, les contacts humains s'en voient modifiés. D'abord une crainte de l'autre et de la potentielle menace qu'il représente, mais aussi ce besoin humain de se rencontrer qui refait surface. Des mois d'isolement et de repli ont réveillé l'envie de partage, d'émotions et de créer du lien. Ces tendances vont inévitablement se retrouver dans nos rapports sociaux et dans nos occupations, nos loisirs et parmi eux, le tourisme. Révolu le tourisme de masse dans de longues croisières sur des bateaux énormes tout confort et all inclusive emmenant des milliers de personnes sur les mers du monde dans un espace fermé et sans conscience écologique ni culturelle des pays où ils débarquent le temps d'une escale. Fini également les vols low cost et les billets d'avion à prix cassés, désormais le coût des voyages aériens va probablement décoller, moins de passagers donc et voyages réservés á à ceux qui en ont les moyens.

Désormais la pandémie redéfinit certaines priorités, elle a d'ores et déjà un impact sur nos comportements et notre mode de consommation. Pour la sécurité de tous et notre propre santé, elle nous impose d'agir ensemble, par respect de l'autre, et de penser plus collectivement et solidairement.

 

Crise COVID-19

Cette année se profile déjà comme l'année où le tourisme sera le plus bas depuis 70 ans. Le tourisme mondial devrait en effet baisser d'au moins 45%.[i]

Certains pays ont par contre été relativement épargnés par le COVID, notamment le Costa Rica, Taiwan et des états insulaires (Pacifique Sud) ayant directement fermé leurs frontières à l'annonce de la pandémie. Mais s'ils ont échappé à la crise sanitaire, ils n'échappent toutefois pas à la crise économique qui les frappe de plein fouet: sans touristes, de nombreuses pertes d'emploi dans le secteur et des revenus touristiques au plancher (jusqu'à 75 millions d'emplois menacés dans le secteur du tourisme, selon le Conseil Mondial du voyage et du Tourisme).[ii]

Très dépendantes du tourisme, l'impact pour ces économies est catastrophique. A fortiori, des pays plus sévèrement touchés, tels l'Equateur ou le Pérou (parmi nos pays partenaires), se verront durement affectés.

L'espoir d'une relance est encore timide et pour l'heure, les voyages intercontinentaux ne sont pas encore envisageables. A court terme, le tourisme des Européens se repliera sur les voyages nationaux ou l'espace intra-européen, tout au moins en 2020, peut-être 2021. L'Italie, la Grèce et l'Espagne rouvriront leurs frontières aux touristes dès le 1er juillet, toutefois nombreux sont ceux qui hésitent encore à prévoir un voyage pour cette année. Les gens dépenseront moins dans leurs voyages en privilégiant les vacances de proximité. La crise se profile et l'incertitude règne.

Dégager quelques pistes post-COVID

La nécessité de promouvoir un nouveau modèle de tourisme, plus responsable, plus durable, plus proche (non seulement en termes de distance mais aussi au niveau des échanges et contacts humains) est devenue un impératif à l'époque post-COVID. Dans un premier temps, le tourisme devenant majoritairement local ou national, il s'agira donc de motiver à découvrir le local sous une autre façon. Probablement davantage de tourisme rural aussi, de séjour en famille, de randonnées en pleine nature, de valorisation du terroir et de découverte du patrimoine.

La maitrise de la dimension sanitaire deviendra un critère de choix des lieux de séjour. Dans le cadre de la proposition de Tourisme Communautaire du MATM, il sera donc crucial de former les communautés et nos partenaires aux mesures sanitaires à respecter afin de recréer une certaine confiance de la part des voyageurs. Il faudra peut-être un certain temps avant d'oser se rendre dans des zones où la propagation du COVID est incertaine et où les mesures "barrières" ne sont que faiblement intégrées par la population. Du côté des hôtes, la crainte de contamination reste présente et des règles strictes destinées aux touristes deviendront également la norme.

En effet, nous ne pouvons assurer que la propagation du virus est due aux déplacements internationaux et ceux-ci doivent désormais s'adapter aux nouvelles exigences sanitaires. Par respect, il est donc impératif de rassurer tant les touristes que les communautés quant à leur sécurité sanitaire. Certains coûts devront être assumés et exigeront un investissement supplémentaire pour les communautés, mais en revanche, ils permettront d'élever la qualité du service fourni et de justifier une petite majoration du prix. Parmi les nouveaux mots d'ordre: hygiène, prévention, protection.

A titre d'exemple, des campings ont développé une charte sanitaire, une initiative dont pourraient s'inspirer les communautés locales et que nous pourrons promouvoir avec nos partenaires afin qu'ils élaborent leur propre charte, ensemble de normes et critères, mesures préventives qui permettront de rétablir la confiance tout en limitant au maximum les risques de contagion et élèveront par là même la propreté, l'hygiène et les aménagements prévus pour les touristes.

Enfin, la pandémie entraine avec elle l'ébauche de nouvelles pistes pour un monde plus solidaire et plus uni, afin que chacun se responsabilise et agisse pour le bien de tous. Redonnons un sens á nos choix, plus humbles, plus respectueux des autres et de la nature et où l'échange et la réciprocité ont davantage de place. Il s'agit de mettre notre intelligence au service de choix écoresponsables, plus équitables, plus éthiques, plus conscients et donc plus sûrs en terme de santé et de durabilité. A cette fin, nous devons davantage baser le monde de demain sur des valeurs.

Les touristes 

Les jeunes, groupe le moins touché par le virus, n'éprouvent pas beaucoup de craintes. Leur envie de découvrir et de voyager ne s'est pas vraiment estompée, ils resteront probablement un des publics cibles les moins réfractaires au voyage. Seul leur budget, plus limité, les conditionnera mais les jeunes sont aussi plus enclins à la débrouille, aux conditions d'appoint et aux formules plus économiques. 

Les petits groupes d'amis ainsi que les familles peuvent aussi être un public cible après le confinement. Le logement en chalets et la location d'appartement vont avoir la cote. Les touristes seront probablement en quête de sérénité, de relaxation et d'activités de détente telles que le spa et les centres wellness, les formules où les enfants sont pris en charge ou encore les expériences atypiques en couple. Les seniors par contre auront davantage besoin de sécurité sanitaire, vu leur condition de vulnérabilité face au virus, et c’est pourquoi des garanties de mesures d'hygiène seront donc primordiales pour eux. Une tendance envisageable est aussi qu'après cette expérience d'isolement et de coupure dans nos vies sociales, les gens auront besoin de redonner un sens à leurs actes et de contribuer à soulager les difficultés des groupes défavorisés. Le volontariat, qu'il soit effectué ici ou ailleurs, sans tomber dans les travers du tourisme humanitaire, resurgit donc comme une excellente option. 

"Slow tourisme" en vue

Nous pensons qu'une alternative intéressante pour la récupération du secteur, peut être le voyage d'immersion, formule entre le tourisme communautaire et le volontariat, qui permet aux touristes de rester un certain temps dans une communauté locale et de participer à son quotidien, tout en conservant sa liberté de touriste. Cette expérience réduit la possibilité d'une éventuelle propagation qui pourrait se présenter lors d'un circuit touristique, et elle permet aussi une démarche franchement solidaire envers la communauté. Il s'agit de cohabiter, de partager et de se donner le temps de connaitre une autre réalité, vivre une expérience authentique durant les vacances. Ici, ce qui prime est la rencontre plus que la visite, et le partage plus que la consommation. Il s'agit de rompre les barrières et d'ouvrir nos sens.

Voyages durables

La crise du COVID est en quelque sorte aussi une pause, une occasion de faire le bilan de nos pratiques, de nos débordements, de nos faux pas et de s'interroger, de se poser les bonnes questions afin de se projeter différemment dans l'avenir. Il s’agit peut-être d’une opportunité à saisir afin de redessiner des chemins qui portent davantage nos aspirations, nos rêves et nos idéaux et de croire, avoir confiance qu'il nous appartient de les proposer comme nouvel horizon. Construire ce chemin est plus que jamais un défi du MATM, en solidarité et collaboration avec ses partenaires du Sud.

Aujourd'hui, plus que jamais, le tourisme va devoir s'adapter et se transformer face aux nouvelles exigences de notre époque. Les voyages se réinventeront, ce qui peut aussi laisser poindre davantage de durabilité, de conscience écologique, de revalorisation de la nature. De nouveaux concepts sont en gestation, un nouveau rapport á l'autre, plus authentique. Espérons que la crise soit aussi une opportunité pour ne pas continuer á reproduire les mêmes schémas et un tremplin vers la concrétisation de ce que nous avons toujours prôner: un tourisme écoresponsable, rempli d'échange interculturel, un tourisme qui nous permette de rencontrer d'autres cultures et d'autres manières de vivre, de s'immerger dans des réalités différentes afin de mieux les comprendre grâce á l'expérience propre, les partager peut-être, pour un temps accompagner une famille, une communauté dans son quotidien afin d'en saisir les défis, les joies, les contraintes, tisser des liens qui nous rapprochent.

Au MATM, nous misons ainsi sur la redécouverte du voyage, que nous entendons non seulement comme un voyage physique et culturel mais aussi humain et intérieur, en pleine conscience du monde, de la nature et des sites traversés, mais aussi en conscience de nous-mêmes, de nos attitudes, de nos comportements, du respect et de l'empathie que nous rayonnons durant ce voyage. C'est á notre avis aussi en ces termes que nous pouvons définir un voyage "écoresponsable" et que nous pourrons développer un meilleur tourisme. Nous misons avant tout sur la qualité des échanges interculturels et la volonté de chacun de vivre une expérience enrichissante et profonde, qui permette de faire évoluer les mentalités. Nous cultivons le rêve que ces changements et ces pas vers l'autre et sa différence puissent contribuer á construire un monde moins inégalitaire, plus solidaire et davantage conscient de notre rôle à chacun.e dans la transition vers le monde de demain.



[i] https://www.france24.com/fr/20200425-covid-19-le-g20-s-engage-%C3%A0-soutenir-la-relance-%C3%A9conomique-du-tourisme

[ii] https://www.france24.com/fr/20200425-covid-19-le-g20-s-engage-%C3%A0-soutenir-la-relance-%C3%A9conomique-du-tourisme